Dix ans après, on n’a pas su réinventer l’avenir en Haïti

Article : Dix ans après, on n’a pas su réinventer l’avenir en Haïti
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5 janvier 2020

Dix ans après, on n’a pas su réinventer l’avenir en Haïti

Il n’est pas nécessaire d’avoir connu Port-au-Prince d’avant le séisme dévastateur du 12 janvier 2010 pour constater – même sans l’analyse d’un psychologue – qu’elle ne s’est pas encore relevée de ce traumatisme aigu. L’effet de son passage reste visible jusque dans les entrailles du pays.

On le voit en sillonnant les quartiers du centre ville et l’emplacement du palais national resté intact, comme pour prouver au temps sa force destructrice. Il est aussi lisible sur les nombreux visages de ces haïtiens qui n’ont pas pu rebondir. Le séisme de 2010 marque profondément la société haïtienne d’aujourd’hui. Comme le pense plus d’un, il traduit un tournant majeur dans notre histoire de peuple.

Lors du drame, je ne vivais pas encore à Port-au-Prince mais à Jacmel, la troisième ville la plus touchée. Ce mardi-là, à 4h53 de l’après-midi, nous étions devant la télévision lorsque la terre s’est mise en colère. J’ai vite compris que c’était un tremblement de terre et tout à coup on s’est mis à courir ensemble. Effarés, on ignorait notre destination. Nos cerveaux nous ont simplement intimé l’ordre de fuir la fureur de la terre. Après les quelques secondes des premières secousses,  je me disais que j’avais trouver une bonne histoire à raconter à mes potes du lycée. Je n’avais pas encore mesuré l’ampleur des dégâts.

À ce moment-là, je ne savais pas que plus tard dans l’après midi je verrai ces images qui allaient prendre place définitivement dans ma tête: ce vieillard piégé par une masse de béton sous sa galerie, la bouche humectée de sang, les efforts d’une famille pour sortir une des leurs piégées sous les décombres, les corps déchiquetés des étudiants de l’Université Moderne d’Haïti, les centaines de gens réfugiés sur la place Toussaint Louverture dans la soirée, les voisins empilés dans la rue devant chez moi, les ‘Jésus ! Jésus !‘  à chaque secousse… Cette nuit a été une des nuits les plus horribles de ma vie.

12 janvier, le jour où tout a basculé

Ici, absolument tout a basculé. Mais pas fondamentalement à cause du tremblement de terre. Celui-ci n’a fait selon moi qu’accélérer le processus d’une totale désarticulation, mettant à nu toutes les structures sociales existant dans le pays.

D’abord la famille. Elle n’a pas su comment protéger ses enfants en construisant des maisons qui allaient se transformer plus tard en tombeau. En plus, elle s’est trouvée dans l’incapacité d’éviter à leurs petites filles d’être violées et aux petits garçons de se noyer dans la délinquance. Sous les tentes, beaucoup de familles n’ont pas été le cocon de bienveillance et de sécurité qu’elles devraient être.

Il en est de même pour l’Église. Celle-ci, bien qu’elle ait énormément accompagné la population en désarroi, a aussi tout fait pour les laisser dans l’ignorance en faisant croire qu’un châtiment s’était abattu sur le pays et sur les êtres maudits que nous étions. L’école de son côté a failli à sa mission de transmission du savoir et de l’Histoire. Et l’État n’en parlons même pas.

Il aura fallu ce drame pour prouver à tous l’état d’affaiblissement de nos institutions. L’on se souvient des premières images de l’ancien président René Préval complètement abasourdi essayant de saisir l’ampleur de cette catastrophe.

Notons que la situation de crise généralisée dont nous vivons aujourd’hui est en lien avec une série d’événement post-2010 dont nous devons retenir les plus marquants:  la gabegie de la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) pilotée par Bill Clinton et consorts, l’élection de Michel Joseph Martelly imposée par les États-Unis et le désordre quasi-meurtrier de certaines ONGs avec l’humanitaire pour couverture. 

Au milieu de ce drame, j’ai trouvé une profession

Très tôt après le séisme, comme j’étais à l’époque impliqué dans les activités d’un club d’enfants, j’ai été sollicité ainsi que d’autres jeunes de l’époque par Plan international, une ONG de la place, pour donner un appui psychosocial aux enfants et jeunes dans les zones les plus touchées.

Pour mener à bien nos interventions, nous avons reçu pas mal de formations. Lors de l’une d’entre elle, ma rencontre avec la psychologue Roseline Benjamin allait jouer un rôle de catalyseur dans le choix de mon métier trois ans plus tard. En effet, je me suis dit que je voulais faire comme elle : venir en aide aux gens rencontrant des difficultés psychologiques. Aussitôt terminées mes études classiques, je n’ai fait que suivre cette vocation.

Une décennie après, rien n’a changé

Avec l’élan de solidarité qu’il a eu tant au niveau local qu’international, beaucoup d’Haïtiens ont cru que le pays pouvait se sortir par le haut de ce moment de crise. Le pays se trouvait sous les feux des projecteurs et les promesses d’aides furent nombreuses. On se disait que le moment d’en finir avec toute cette misère était enfin arrivé. Cependant, quelques années plus tard, on s’est rendu compte de l’illusion dans laquelle on se baignait.

L’aide internationale s’est soldée par un échec cuisant et de plus nous n’avons pas pu en finir avec nos vieilles habitudes de mauvaise gouvernance et de corruption. L’absence du devoir de mémoire nous a rendus totalement amnésique. Les constructions anarchiques n’ont pas cessé mais au contraire se sont multipliées après le tremblement de terre au point que nous ne pouvons espérer que le pire désormais.

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