Mon bras fantôme

Le mardi 12 janvier 2010 Haïti a connu la pire catastrophe de son histoire, trois départements sont sévèrement touchés, on a recensé plus de 300.000 pertes en vie humaines, les dégâts ont été très lourd. Fedya était dans son école quand elle a senti le bâtiment craquer sous ses pieds, elle a survécu mais un de ces bras a été enfermé sous une poutre de béton. Depuis, elle ressent son bras fantôme.

source: TPE seisme-E-mon site
Hmm… ce mardi…

Les années, on dirait, n’ont pas réussi à me défaire des souvenirs qui me calcinent. Ce jour a totalement déboité ma vie. Le sourire hilare qui animait mes humeurs a laissé place à ce faciès terne. Que de peine j’ai enduré. La présence de ma mère me réconfortait, elle savait bien comment accorder les notes de ma vie pour y mettre l’harmonie. Peu à peu, j’ai essayé de récoler les morceaux, m’ouvrir vers d’autres horizons. D’autres projets étaient en vue, il fallait reconstituer une vie écartelée, un corps, un esprit morcelé. Chaque jour, je me heurte à l’évidence de reconstituer l’image que j’avais de moi. Un de mes bras s’est broyé sous les effets saccageant des décombres de mon école. Je ne suis plus la même physiquement pourtant, je ressens toujours mon bras bouger. Je le vois, je le ressens toujours.

 

Ce drame ne mérite pas que je m’attarde dessus, même si au fond, je pense qu’il sera utile d’en parler à chaque fois que l’on ressent ce poids crisper l’estomac. Peut-être ainsi, l’on pourrait donner voix aux souffrances enfouies en nous. Je préfère faire ce survole, pas parce que je ne sens pas le courage, mais pour épargner à d’autres ces souvenirs qu’ils ont réussi à écarter, à reléguer au rang de l’oubli. Nous n’avons pas tous, la même force de résistance face à l’adversité. Certains d’entre nous étaient déjà très fragile affectivement et émotionnellement, d’autres se sont laissés emparer par l’effroi de cette misère funeste. Ils sont des milliers, parmi ceux qui ont survécu, qui ont été totalement anéantis. Je pense à Mireille, la nièce de mon père, qui a sombré dans la folie errant dans les rues de la ville. Heureusement, je suis de ceux qui luttent contre cet anéantissement, j’ai perdu mon bras mais je veux garder mes espoirs.

 

Je vois et ressens mon bras

Prendre le risque de vivre, c’est accepter de ne pas prendre la poudre d’escampette face aux expériences malencontreuses. Depuis après avoir subi cette intervention des médecins étrangers, dont je doute encore de leur expertise et de leur bonne foi, je vois et ressens toujours mon bras. Sa présence se manifeste par des douleurs terribles, parfois il m’arrive d’essayer de le lever en l’air pour qu’il accompagne l’autre dans son mouvement. J’ai même l’habitude de me relever la nuit et essaie d’attraper quelque chose avec mon bras amputé, ce n’est qu’après je me rends compte que c’était son fantôme. Les nuits qui ont suivi cette catastrophe ont été interminables, je n’arrivais pas à fermer mes yeux. Seule à ma mère, j’en parlais. Je ne prenais pas le risque d’en parler à une autre personne de peur qu’elle mette en question mon équilibre psychique.

 

Avec le temps, j’ai fini par sortir petit à petit de mon mutisme, j’ai décidé d’en parler à quelques personnes que je rencontrais, il y a parmi eux qui ne m’ont jamais compris, d’autres me disent que c’est normal et que j’allais toujours ressentir cette douleur. Alors, j’ai appris à vivre avec en pensant que je n’y pouvais rien.

 

Ma mère a entendu parler d’une institution qui facilitait l’acquisition de prothèse pour mettre à la place de mon bras. Ce bras de poupée géant, comme je l’appelle, ne m’a jamais fait bonne impression, à mon bras fantôme aussi ; parce que je ne me suis jamais senti à mon aise en le portant. Je m’en suis servi que quelque rare fois. C’était comme s’il y avait un conflit de titan entre mon bras fantôme et la prothèse, donc j’ai mis celui-ci dans un coin pour ne plus contrarier mes jours.

 

Une affaire d’image corporelle

Je doutais bien du pouvoir de cette boite noire qui devient de plus en plus lumineux avec les recherches scientifiques actuelles. Je ne sais pas d’où est sorti ce jeune homme pour venir s’entretenir avec moi au sujet de mon bras fantôme. C’était un samedi après-midi d’un week-end surchauffé par une ambiance de carnaval, je me trouvais à l’institution où se tient notre rencontre habituelle. Je fais partie d’une association de femme vivant avec un handicap. Lui, j’ignore ce qu’il était venu faire, je pense qu’il est un habitué de la maison. Sans aucun gène, ce qui m’a un peu surprise, il m’a questionné à propos de mon bras. Peu d’inconnu n’ont eu le courage de faire ça, souvent il me parle avec ce regard plein de pitié, c’est comme s’ils ne pouvaient pas trouver les mots justes. Il y a des rencontres qui jouent le rôle d’un effet de contre-séisme. C’est ainsi que je conçois cette rencontre avec Luc. Il est la première personne, après ma mère qui n’a pas un handicap moteur mais qui comprend avec ferveur ce que je sens. Il a mis un mot à ma souffrance : «  les douleurs fantômes », moi qui parlais de bras fantômes.

source: Haiti Press Network

En effet, il a pris le soin de m’expliquer que c’est normal les douleurs que je ressens, mais il a soutenu que c’est possible qu’elles disparaissent définitivement. D’après, lui c’est mon cerveau qui est à la base de tout ça, celui-ci cartographie l’image corporel dans des zones spécifiques. Comme ça, il propulse à travers les systèmes nerveux les messages à nos sens. Ce qui arrive avec mon cerveau me, laissait-t-il comprendre, c’est qu’il n’est pas encore arrivé à reconstruire une nouvelle image de mon corps. D’où l’explication de la présence des douleurs fantômes. La psychomotricité s’est intéressée à ce problème ; ce qui a donné lieux à des interventions aux effets prodigieux. Luc, m’a donné le contact d’un centre spécialisé pour les amputations où on paie seulement un prix symbolique vue le résultat de leur intervention. Au bout de trois mois de thérapie, je commence à ne plus apercevoir, ni même sentir mon bras fantômes et les douleurs ne sont plus présent.

Je m’étais tellement habitué que des fois mon bras fantôme me manque, je me croyais tellement diffèrent. J’ai réussi à me servir de la prothèse, j’ai comme l’impression de retrouver mon bras. Avec Luc, cela se passe à merveille, on a tellement de projet ensemble.

 

 

Source: Handicap International

9 thoughts on “Mon bras fantôme

  1. Puissant témoignage Perterson! Je me réjouis de l’expérience de Luc. Il a contribué á diffuser des nouvelles decouvertes des neurosciences. Une autre vision du handicap, une meilleure compréhension de ce champ, pour que les personnes en situation de handicap puissent vivre dans la dignité.

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