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Haïti : sortir du discours spécialisant

Haïti : sortir du discours spécialisant

Une lecture qui donne une lecture contraire à  l’article de l’économiste Etzer S. Emile.

 

Nombre d’entre nous, pour caractériser la situation que nous vivons, peut-être par pure ignorance ou déficit d’argument, ou plutôt pris dans le flot du discours facile, qualifient Haïti de « pays spécial ». Je fais face à cette catégorisation maussade partout où je me trouve, dans mon quartier en échangeant avec les amis, à l’université, dans les rues, sur les médias sociaux, partout. J’ai même lu un article de l’économiste Etzer Emile, publié le 14 Septembre dans les annales du quotidien le National, qui fait de ce « discours spécialisant » notre trait distinctif. J’en fait une toute autre lecture.

Ce qui se trame en Haïti a l’air d’abasourdir tout le monde. Le désarroi s’amplifie dans les cœurs au point de voir ses tentacules sur nos visages, dans la manifestation de nos comportements et dans nos discours également. La société entière est en pleine hypnose, la conscience collective semble altérée depuis je ne sais quand déjà. Et on est là, on vit, on rit, on danse et… on périt.

Absolument tout dans ce pays va mal. Nous sommes en pleine crise post-électorale où le gouvernement en place a mis en branle la machine électorale pour espérer reprendre les rails de la légalité le 9 octobre prochain. Une autre élection va prendre place dans notre annal historique. Aura-t-elle les mêmes caractéristiques que les élections que nous organisons depuis des décennies ? Je me dois d’être patient, mais l’avenir, me paraît-il, ne présage rien de bon, tenant compte des vagues de violences déjà orchestrées dans cette période de campagne et le désintérêt de la population à y prendre part.

La hausse continuelle des prix et la dépréciation de notre monnaie donnent quelques indices de la situation qui touche plus de quatre millions de compatriotes qui vivent dans l’extrême pauvreté. Et, comme si tout ce que nous vivons n’était pas assez, nous devons nous préparer à accueillir, dans les prochaines semaines, les centaines d’Haïtiens que le gouvernement de Barack Obama va déporter (New Haitian migration route takes treacherous 7,000 route to U.S. …). Malgré cette situation d’une grande précarité, notre finance bancale supporte des parlementaires qui ne travaillent pas, pour bénéficier des privilèges pompeux que leur offrent les différentes taxes de la population. La majorité d’entre eux ne respectent pas les devoirs de leurs fonctions et ont tendance à faire des actes que nous pourrions qualifier d’abjects pour bénéficier d’un peu plus d’avantages.

Arguer que Haïti est un « pays spécial », c’est participer à renforcer l’isolement que nous subissons depuis notre indépendance. Après la raclée du XIX siècle donnée à l’armée esclavagiste, nous avons été exclus, car nous étions, pour eux, une menace, un défi. Endosser ce discours, c’est aussi appuyer les mesures dites « spéciales » que la communauté internationale applique à nos élections. Rappelons-nous, en 2006, de l’épisode des fameux votes blancs qui ont été comptabilisés. Ce « discours spécialisant » peut bien être à la base de la défaite cuisante de cette « communauté ». Ne sachant pas toujours comment s’y prendre avec nous, elle discute, propose et ratifie avec notre nation comme un pays à part. Ce discours ne tend pas seulement à influencer nos rapports avec l’international, mais aussi ceux que nous entretenons entre Haïtiens. Si nous nous montrons en accord avec le fait que nous sommes spéciaux, cela induit une acceptation de notre situation, c’est exactement ce qui se passe actuellement.

Il y a de ces formes d’expressions, de ces manières de se représenter les faits, des tendances, des mouvances ou des expériences que nous vivons auxquels il nous faut prêter une attention particulière avant de les endosser ou de vulgariser. Les mots ont cet effet si puissant qu’après les avoir prononcé, ils ne nous appartiennent plus.

Nous vivons au temps de la dictature de la parole, partout la parole s’impose comme source de vérité absolue. Les médias de masse, les réseaux sociaux, nos rapports quotidiens sont dominés par l’imposition de la parole. Paroles superflues allant jusqu’à la supercherie, paroles à effet catalyseurs révélatrices de bonheur, paroles insolentes aux effets destructrices. Paroles, paroles, paroles.

Ce discours ne nous aidera en rien à sortir du bourbier où nous sommes. Au contraire, cela renforce le statu quo. Notre psychologie collective est déjà parsemée de ce genre de discours très peu incitatif (depi nan ginen nèg pa konn vle wè nèg), qui nous condamnent dans cette forme de résignation maladive (Pito m lèd m la), qui ébranle notre identité et nous présente comme inférieurs (lèd tankou afriken).

Notre asthénie collective est due à cela. Personne n’ose lever le petit doigt, comme nous sommes soi-disant spéciaux nous restons avec notre « spécificité » à attendre la venue d’experts étrangers pour nous aider.

Nous devons faire une rupture avec ce genre de discours, cela nous permettra d’aller plus au fond de notre raisonnement. Haïti n’a rien d’un pays spécial, je ne crois pas qu’il en existe un d’ailleurs. Comme je l’ai déjà mentionné dans un de mes précédents billets, nous sommes juste une jeune nation en quête de perspective qui a essayé et essaye encore, malgré vents et marées, de se frayer un chemin pour assurer sa place dans l’histoire de l’humanité.

2 thoughts on “Haïti : sortir du discours spécialisant

  1. Reflexion profonde, Piterson. J’accepte entierement avec la logique du texte et sa valeur morale. Nous devons plutot etre des gens Speciaux pour que nous agissons specialement pour notre patrie au lieu d etre le jeu special du monde.

    1. En effet Lormier, beaucoup de pays ont connu cette misère et même pire encore, nous devons que nous avons beaucoup à faire pour que cela s’améliore. D’ailleurs, nous ne sommes pas sur une bonne piste. C’est pour cela que ce discours ne va aucunement nous aider, le dire haut et fort avec cette fierté déshonorante.

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